Philosophie de l'écriture

L'écriture n'a jamais
appartenu à personne

Frédéric Chaze

Tu t'es déjà demandé si tu avais le droit d'écrire ? Montaigne, lui, ne s'est jamais posé la question.

Il s'est enfermé dans sa tour en 1571 et il a commencé à noter ce qu'il pensait. Pour lui seul, sans projet de publication. "Je suis moi-même la matière de mon livre", dit-il dans l'avis au lecteur des Essais, avec une désinvolture qui cache mal quelque chose de radical. Écrire sur soi, au XVIe siècle, c'était presque obscène. La littérature avait des sujets nobles : la guerre, les dieux, les rois. Un gentilhomme qui écrivait sur ses humeurs, ses lectures, la façon dont il digérait, c'était une incongruité. Montaigne s'en foutait. Il écrivait parce qu'il avait quelque chose à penser, et que penser par écrit était pour lui la seule façon de penser vraiment.

Ce n'est pas une anecdote. C'est une leçon que nous avons collectivement oubliée.

"L'écriture a d'abord été une technologie de pouvoir."

Les premiers scribes ne notaient pas leurs pensées. Ils enregistraient les stocks de grain, les dettes, les décrets royaux.

Écrire, c'était administrer. Contrôler. Celui qui tenait la plume tenait l'autorité. Pendant des siècles, l'accès à l'écrit a été gardé jalousement par les clercs, les juristes, les lettrés. Le peuple parlait. L'élite écrivait. La frontière n'était pas linguistique. Elle était politique.

Puis est venu le romantisme, et il a tout verrouillé autrement. Il n'était plus nécessaire d'interdire l'écriture : il suffisait de la sacraliser. Le génie, la muse, l'inspiration divine. L'idée que certains êtres sont traversés par une grâce particulière qui les autorise à créer, et que les autres feraient mieux de s'abstenir. Le résultat a été pire qu'une interdiction : une intériorisation. Les gens ont cessé d'écrire non pas parce qu'on le leur défendait, mais parce qu'ils s'étaient convaincus qu'ils n'en étaient pas dignes.

Aujourd'hui, on confisque moins les plumes. On laisse juste les gens se convaincre tout seuls qu'ils ne savent pas s'en servir. C'est beaucoup plus efficace.

C'est ce que Bourdieu appelait la "violence symbolique" : la domination qui n'a pas besoin de la force parce qu'elle a déjà colonisé les esprits de ceux qu'elle domine. "Je ne suis pas écrivain" est devenu une phrase que des millions de gens prononcent avec une sincérité absolue, sans voir que cette certitude leur a été fabriquée de l'extérieur.

Rancière a eu le mot juste : l'émancipation commence quand on cesse de croire que certains sont faits pour parler et d'autres pour écouter. Cette hiérarchie n'est pas naturelle. Elle a une histoire. Et ce qui a une histoire peut être défait.

Le paradoxe de notre époque, c'est qu'on n'a jamais autant écrit. Des milliards de messages, de posts, de mails. L'écriture est partout, constante, massive. Et pourtant "écrire un livre" reste perçu comme une transgression. Quelque chose qui demande une autorisation que la plupart des gens attendent encore de recevoir, d'un éditeur, d'un professeur, d'un critique, sans comprendre que personne ne la leur donnera parce que personne n'a le pouvoir de la donner. Elle se prend, elle ne se reçoit pas.

Montaigne ne l'a pas reçue. Il l'a prise. Marcus Aurelius écrivait ses Pensées pour lui seul, sans aucune intention de publication. Kafka écrivait des nouvelles que son meilleur ami avait promis de brûler après sa mort. Simone Weil remplissait des cahiers dans lesquels elle ne cherchait pas à être lue mais à voir clair. Aucun d'eux n'attendait la permission.

Ce que j'appelle la voix, c'est ce qui reste quand on arrête d'attendre.

C'est la trace de quelqu'un qui a osé penser par écrit sans demander si c'était légitime. Une trace reconnaissable, irremplaçable, impossible à contrefaire. La seule chose que personne ne peut écrire à ta place.

Frédéric Chaze

Frédéric Chaze

Coach d'écriture · Le Message Vivant

Tu portes un livre depuis trop longtemps.

Parle-moi de ton projet. On verra ensemble comment avancer.