Ce que j'ai entendu lors d'un atelier d'écriture récent m'a confirmé d'une façon encore différente ce qui se révèle à chaque fois : chacun possède un style, mais ce trésor ne se dévoile qu'à celui qui écrit. Avec sa main. Pas avec un prompt.

« Le style, c'est l'homme lui-même »

En 1753, Buffon devant l'Académie française fait son célèbre discours sur le style. Il dit :

« Bien écrire consiste à bien penser, à bien sentir et à bien exprimer, à avoir la clarté d'esprit, d'âme et de goût… Le style, c'est l'homme lui-même. »

Buffon, Discours sur le style, 1753

Buffon n'était pas un poète mais un scientifique. Pour lui le style révélait la profondeur de l'homme, ses idées, sa sensibilité, son univers. Quand j'anime un atelier d'écriture, c'est ce style que je veux stimuler, le souffle qui se glisse dans les mots et les idées, le regard plus conscient de l'auteur qui cisèle.

La différence entre la voix et le style

Mais quelqu'un qui écrit n'est pas qu'un souffle, pas qu'un style. Il est aussi une voix. Il porte un ton particulier, des convictions et des perspectives particulières, des obsessions et des expériences, des émotions et des désirs uniques comme universels.

La voix ne se donne pas comme ça. Elle s'approfondit quand la conscience de l'auteur l'explore. Et c'est parce qu'il se met à écrire qu'elle s'approfondit en même temps.

Quand la voix rencontre le style

Alors quand quelqu'un croise sa voix avec du style, que se passe-t-il ?

Un de mes clients, que j'appellerai S., est coach et master coach. Plusieurs fois il m'avait dit qu'il ne savait pas s'il avait l'étoffe de l'écrivain. Puis il m'a envoyé le début possible de son futur roman. En lisant son texte, j'ai été happé par son personnage principal, un drôle de banquier, par des surprises que je n'avais pas vu venir, et surtout par l'humour. S. m'a fait rire aux éclats ! Son ton, son univers et le style se sont rencontrés. J'ai hâte de lire la suite.

Ce que les grands auteurs font avec le style

Ce que j'ai vu chez S., je le retrouve à une autre échelle chez les auteurs qui m'accompagnent dans mes lectures.

Lorsque je lis L'Éternel masculin de Jacqueline Kelen, c'est le fond mais aussi la forme. Comment être insensible à son style. Comment ne pas voir ce qu'il apporte de subtilité, de nuances, de profondeur tant il parle à ma conscience et mon inconscient. Son style sait révéler avec justesse et vitalité la complexité du réel.

Quand j'ai lu Le Livre de ma mère d'Albert Cohen, certains des silences, en fin de chapitre, frappaient plus fort que les mots, et ouvraient vers des émotions et des pensées que j'aurais regretté ne pas vivre. Des silences qui m'ont fait peur aussi mais qui m'ont fait voir ma relation avec ma mère différemment.

Et quand j'ai découvert Le pouvoir du moment présent d'Eckhart Tolle, alors que j'étais perdu dans un tourbillon émotionnel douloureux, son style unique, sa parole comme une longue méditation vint panser les blessures, redonner du courage et de l'espoir. Ce n'était pas que la voix, c'était le style, et c'était l'expression de qui il était : son message vivant.


Reconquérir le territoire de sa pensée

Tout cela paraîtra pour certains anachronique. Qui parle encore d'écriture aujourd'hui. Mais justement. On n'a pas attendu l'IA pour perdre le contact avec notre propre pensée. Tu te souviens peut-être de la formule de Patrick Le Lay en 2004, alors PDG de TF1 :

« Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. »

Patrick Le Lay, PDG de TF1, 2004

Il n'y avait ni réseaux sociaux, ni notifications à outrance. Mais l'éclatement de notre attention avait déjà commencé.

Écrire aujourd'hui c'est décider de prendre soin de son attention et reconquérir le territoire de sa pensée. C'est prendre le temps d'être en contact avec soi-même, avec ses intuitions, et de bâtir du sens.

Sur le temple de Delphes était écrit : Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux.

La vraie connaissance, la substance même de ta voix, ne se dévoile pas lorsque tu vis uniquement en réaction à ce qui t'arrive. Elle fleurit quand ta conscience rencontre ta main, par la médiation de la plume. Et par cette rencontre, répétée, revisitée, tu deviens mot après mot un peu plus toi.